Les chaînes qu'on abat
Par Christian Paul, samedi 26 janvier 2008 à 13:38 :: Mes engagements :: #66 :: rss
(tribune parue sur rue89 le 26/1/2008)
Inspiré par des visiteurs du soir désintéressés, le président de la République a fait vœu de télévision publique sans publicité. « Vous l’aviez rêvé, nous le faisons », dit en écho François Fillon devant les députés de l’opposition. Dans la foulée, les alarmes se déclenchent, les cyniques se préparent et même les plus naïfs, après avoir dit chiche, s’inquiètent.
Car c’est là un vœu à plus d’un milliard d’euros, si la perte pour France Télévision est réellement compensée. Par temps de caisses vides et de croissance molle, chacun comprend bien qu’il y a avait là une ardente obligation…réformatrice ! Mais comme l’exigence d’un « financement dynamique et pérenne » s’exprima dés le lendemain, la croisade des amis zélés du pouvoir se déploie depuis tous azimuts.
De la sueur, des larmes et quelques taxes nouvelles, tel est le message adressé aux équipes du service public, en guise de réconfort et de feuille de route. L’on notera que cette nouvelle créativité fiscale jusqu’ici reprochée à la gauche semble s’appliquer en priorité aux produits et aux services liés aux technologies numériques, celles-là même dont le rapport Attali, que j’approuve sur ce point, souhaite le développement à grande vitesse. Taxer l’abonnement à l’internet ou le téléphone mobile pour amortir la perte de la publicité, c’est un contre-sens historique et un contre-emploi économique. C’est en plus inviter les Français à faire les frais de cette coûteuse opération.
J’en retiens surtout que la télé publique est peu à peu poussée vers l’enfer de la précarité. L’argent public lui est promis sans garantie…Pour moi, avec ou sans publicité, le premier critère du service public, avec la qualité, c’est l’indépendance. Quand la contrainte budgétaire devient comme une corde au cou, c’est l’asservissement. Il est certes déguisé derrière le paravent de la transgression. Ainsi nomme-t-on désormais les caprices du souverain. Or, un milliard d’euros se sont envolés. Adieu, liberté pour les chaînes.
Depuis cette annonce, la déstabilisation de France Télévision est en marche. Les premières conséquences apparaissent déjà : départs annoncés, fabrique de programmes en berne, mécanos supposés et anticipations irrationnelles suscitent toutes les incertitudes. Les créateurs ont déjà compris et les rédactions savent lire, normalement, entre les lignes. Jeudi 24 janvier, les personnels l’ont exprimé par leur grève.
Il ne viendrait à l’esprit de quiconque, raisonnablement averti des affaires de la « Scène France », de penser un instant que Nicolas Sarkozy entend ainsi favoriser l’émancipation des chaînes publiques. Personne n’imagine sérieusement, au vu de son ambition culturelle, qu’il ait fait ainsi le pari de l’excellence. Pourtant, le président de la République ne passe pas pour être indifférent aux médias télévisés ! Il leur doit beaucoup, il en use et en abuse, il est addict. Il est le « téléprésident » finement décrit dans l’ouvrage récent de François Jost et Denis Muzet. Par la grâce de l’écran, il est partout, tout le temps, saturant l’espace public.
La forme que prend l’asservissement et demain sans doute l’amputation des chaînes publiques a les allures du crime parfait, avec les allures extérieures de la vertu. Je n’ai jamais intenté à Nicolas Sarkozy un procès en dictature. La caricature et l’outrance des critiques le servent, car il sait s’en prévenir et s’en défendre, avec l’aide de transfuges devenus courtisans, de quelques intellectuels enrôlés et d’une rhétorique bien rôdée. Non, tout simplement, il y a en lui du Poutine soft, usant en demi-teinte et avec talent des techniques de Berlusconi. La télévision a une place hypercentrale dans son dispositif.
Pour décoder totalement le système, et éclairer la scène, décrivons le kriegspiel qui s’engage autour de la télé en 2008. Nous serons, je l’espère, plus que quelques-uns à le dénoncer…
Premier acte : la consolidation des télévisions commerciales. Entamé avant l’élection présidentielle par l’octroi de trois « chaînes bonus » aux télés privées, demain par la bataille autour du « dividende numérique » jusqu’ici bien public, c’est le renfort apporté à de grands groupes dont les résultats s’effritent, mais dont l’action en Bourse a remonté le jour-même de l’annonce de la suppression de la publicité chez leurs concurrents.
Deuxième acte : l’affaiblissement du service public, devenu vulnérable. Invitées à tripler les recettes de parrainages (sic), les dirigeants des chaînes s’emploient surtout à endiguer l’hémorragie, et les producteurs savent déjà qu’une année au moins est perdue pour les commandes de création. Les négociations avec Bercy s’annoncent saignantes.
Troisième acte : les grandes manœuvres. La réduction du périmètre public est en marche. Si France Télévision, garrottée, s’enfonce, ce sera la suppression de chaînes ou leur privatisation. C’est aussi probablement une réorganisation des empires privés de la communication, qui auront regonflé leur cours, pour permettre la marche triomphale de nouveaux acteurs. La progression de Vincent Bolloré dans ce secteur fera l’objet une attention particulière.
On aurait pu imaginer un débat pluraliste sur l’avenir de la télévision, sur le rôle et l’identité du service public, sur la place des antennes nationales et régionales à l’âge de l’internet et avant tout sur la liberté de l’information... Il est même urgentissime de trouver de nouvelles sources de financement pour la création, les fictions, les documents aujourd’hui paupérisés. De nouveaux modèles économiques, une vision moderne des droits des artistes sont à produire pour le monde numérique. A la place, en guise de simulacre, un débat déjà tronqué en allumé en catastrophe. Trop fort !
Derrière le fait du prince, il serait naïf de penser que l’improvisation, évidente sur la méthode, ne dissimule pas sur le fond un dessein aiguisé. L’enjeu est de taille. Déjà, sous la mangrove, les crocodiles se préparent…
Commentaires
1. Le lundi 25 février 2008 à 06:51, par Patrick
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